"Adieu, soldat français !"

25 juillet 2011

Pierre Schoendoerffer - Figaro

Entre Pierre Schoendoerffer et le 1er Régiment de Chasseurs Parachutistes, un lien étroit s'est noué. Une longue histoire écrite entre Diên Biên Phu, où l'écrivain-cinéaste servit en 1954 au 2e bataillon du 1er RCP, et l'Afghanistan, où, en 2007, il fut fait 1re classe d'honneur au cours d'un reportage sur ce régiment d'élite. A cette unité meurtrie, et à tous les soldats morts au feu, Pierre Schoendoerffer rend hommage, comme on le fait à un frère d'armes et à un ami disparu.

Il est sept heures, le ciel est gris, les grands arbres se dérobent dans le crachin breton qui me rappelle le crachin du Tonkin en hiver dans la mousson du nord-est. Les cloches de notre église de granit carillonnent l'angélus du matin. Joie et espérance étouffées dans la mélancolie de cette aube humide. Je feuillette un vieux journal en buvant mon café. A la page trois, un entrefilet : un soldat français a été tué là-bas, en Afghanistan, et deux de ses camarades blessés grièvement.

 

Dans l'après-midi, c'est le glas. Un vieux paysan de ma connaissance est mort et on l'enterre. Toujours ce crachin pénétrant. En suivant le cercueil, je pense à ce soldat, là-bas, mort pour la France, et à ses camarades survivants. Un survivant se sent toujours un débiteur. Pourquoi lui et pas moi ? Pourquoi ?

 

Il y a eu bataille là-bas, je devrais dire là-haut. La vallée d'Alasay est à plus de mille mètres d'altitude et il peut y faire diablement froid.

 

La bataille, cela ne se raconte pas, cela ne se décrit pas. Ce n'est pas la charge de la brigade légère. C'est sans tambour ni trompette.

 

D'abord, chacun n'en voit qu'un petit bout. Chacun fait son travail comme il peut, comme il a été entraîné à le faire, comme il a le courage de le faire. Il sait que ses camarades font de même. Il est attentif à ceux qui sont les plus proches de lui, ceux de son groupe de combat. Cela crée une solidarité, une fraternité, un lien unique que je ne peux dire, que je n'ai jamais plus retrouvé avec cette intensité dans ma vie. Tu peux compter sur moi, moi, je peux compter sur toi. Je sais que ta vie dépend un peu de ma vigilance. Je sais que ma vie dépend de toi.

 

Voilà, c'est comme ça. Cela se passe à l'intérieur et on n'est jamais sûr de ce qu'on va trouver au fond de soi-même. Parfois, on aimerait être une autruche, s'enfoncer la tête dans le sable...

 

L'ennemi, on le voit rarement les yeux dans les yeux, on l'entrevoit, on le perçoit, on le devine, on sait où il est. Si on le voit, il vous voit, et le premier qui tire avec précision a raison, l'autre est mort.

 

Après, c'est selon. L'artillerie ou l'aviation interviennent si on n'est pas trop étroitement imbriqué avec ceux d'en face. Ils décrochent en perdant du monde. Ou alors c'est nous qui refluons, emportant nos blessés et les corps de nos camarades qui sont une partie de nous-mêmes. Une retraite est l'opération militaire la plus délicate, on y laisse souvent des plumes.

 

Mais toi, soldat français, dont la mort était relatée dans un entrefilet de la page trois d'un vieux journal, alors que le glas sonnait pour un autre que toi, tu n'as rien vu de tout cela. Ni la tête de tes camarades, leurs larmes refoulées, ni le quart d'eau tiède partagé, ni tes copains blessés, ni leur sang, ni les honneurs que t'ont rendus tes frères d'armes de retour à la base, parce que toi tu es mort. Salut camarade, petit soldat français. Je ne te connais pas, mais je ne t'oublie pas.

 

Pierre SCHOENDOERFFER.

Pierre SCHOENDOERFFER